No one set the table

No one set the table

Claudia Ballerini

PERSONNE N'A DRESSé LA TABLE 

NO ONE SET THE TABLE

FRANÇAIS

Un geste oublié, ou peut-être simplement estompé, qui réclame lumière et amour.

Tout ce qui entoure le moment où l’on s’assoit ensemble—un dîner entre amis, l’attente des invités, un membre de la famille qui se montre à la porte, la poésie silencieuse qui se cache dans la préparation, en cuisine comme sur la table—ne se limite pas à la nourriture.

C’est un savoir ancien, fait de gestes précis, d’objets choisis, de délicates attentions qui racontent qui nous sommes et comment nous souhaitons accueillir les autres.

La serviette en tissu, portée à la bouche ou posée sur les genoux.

Les couverts tenus en main. Les assiettes qui portent en elles un souffle d’art et d’histoire.

L’apéritif, l’entrée, le plat principal, le dessert : une succession qui n’est pas un simple formalisme, mais un acte de soin.

Les petits saliers et poivriers, pour que chacun puisse ajuster son assiette selon son goût.

Les sous-verres, repose-bouteilles, porte-couverts—pour protéger le tissu délicat ou peut-être la seule « belle » nappe que nous possédons, celle de notre grand-mère, puis de notre mère, et maintenant à nous.

Tout un ensemble de présences qui ne sont pas de simples ornements, mais des éléments de grâce scénographique, capables de transformer le partage en une expérience unique.

Nous vivons à une époque qui tend à diminuer—voire à nier—tout ce qui demande lenteur, préparation, attention.

« Ça ne sert à rien », « c’est pareil », « ça ira quand même ». Et pourtant, est-ce vrai ?

Ce n’est pas un caprice esthétique.

Fait curieux : l’esthétisme individualiste et narcissique est amplifié, tandis que nous avons oublié de prendre soin de l’espace commun, ce lieu symbolique où naissent et se renforcent les relations.

La rencontre n’a plus lieu à la maison, mais dans un « lieu » ; ce que nous consommons importe peu, pourvu que l’on puisse prendre la photo idéale, celle à poster comme preuve sociale du moment passé.

Dans tout cela, nous avons perdu quelque chose de précieux : l’art d’inviter, d’ouvrir nos portes—même dans les petits espaces où nous vivons désormais compressés.

Qui possède encore un service pour douze ? Qui a douze chaises? C’est ironique : nous n’avons plus de place pour les autres.

Et pourtant, c’est précisément pour cela que nous revendiquons la beauté d’avoir au moins quatre places, de garder un service même s’il semble « inutile », de se permettre ce geste apparemment simple mais profondément symbolique : dresser une table avec soin.

C’est un acte de résistance face à un monde rapide, impersonnel, performatif. Car ce n’est pas seulement ce que nous mangeons qui compte, mais aussi la manière dont nous choisissons de le faire. Certains objets ne sont pas des fétiches brillants, ni de petites illusions de réseaux sociaux. Ce sont des actes d’identité et de cohabitation, et—lorsque nécessaire—de nécessité.

Il va de soi qu’il s’agit d’une nécessité qui affirme et célèbre la volonté de qualité, de longévité et de cohérence esthétique.

Autrice : Vanessa Natali

ENGLISH

A forgotten gesture—or perhaps one simply dimmed—asking for light, calling for love.

Everything that surrounds the moment we sit down together—the dinner with friends, the quiet waiting for guests, a family member appearing at the door, the silent poetry hidden in preparation, in the kitchen as much as on the table—is never just about food.

It is an ancient form of knowledge, shaped by precise gestures, carefully chosen objects, and delicate attentions that reveal who we are and how we wish to welcome others.

The fabric napkin brought to the mouth or resting on the knees.

The cutlery held in hand. The plates that carry within them a breath of art and history.

The aperitif, the first course, the main dish, the dessert: a sequence that is not mere formalism, but an act of care.

The small salt and pepper shakers, allowing each person to adjust the plate to their own taste.

Coasters, bottle rests, cutlery holders—to protect delicate fabrics, or perhaps the only “good” tablecloth we own, the one that belonged to our grandmother, then our mother, and now to us.

A constellation of presences that are not ornaments, but elements of scenographic grace, capable of transforming sharing into a singular experience.

We live in a time that tends to diminish—or even deny—everything that requires slowness, preparation, and attention.

It’s useless.” “It’s all the same.” “It’ll do anyway.” And yet—is it really?

This is not an aesthetic whim.

Individualistic and narcissistic aestheticism is amplified, while care for shared space—the symbolic place where relationships are formed and strengthened—has slowly faded.

Gathering no longer happens at home, but in a “location.” What we consume matters little, as long as the right photograph can be taken—the one posted as social proof of time spent together.

In all this, we have lost something precious: the art of inviting, of opening our doors—even within the small, compressed spaces we now inhabit.

Who still owns a table service for twelve? Who has twelve chairs? Ironically, we no longer have room for others.

And yet, precisely for this reason, we reclaim the beauty of having at least four places, of keeping a service even if it seems “useless,” of allowing ourselves the seemingly simple, yet deeply symbolic gesture of setting a table with care.

It is an act of resistance against a fast, impersonal, performative world. Because it is not only what we eat that matters, but also how we choose to do so. Some objects are not glossy fetishes, nor small social-media illusions. They are acts of identity and coexistence—and, when necessary, of necessity. A necessity that asserts and celebrates a commitment to quality, longevity, and aesthetic coherence.

Author: Vanessa Natali

photo de Cottonbrostudio sur Pexels 

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